Alain Bagnoud

Jean-Jacques Bonvin

Yvan Borin

Philippe Marthaler

Philippe Renaud

Marina Salzmann

 

 

Du cheval, du fascisme et des hommes, ou l’Indécidable

Au-dessous du Volcan, écrit son auteur, doit être lu sous de multiples angles, et présente des facettes aussi nombreuses qu’à première vue incompatibles. C’est à juste titre qu’on y voit d’abord, en un jour de novembre 1938, l’agonie et la mort d’un fabuleux alcoolique ; mort prévue, étant donné l’état physique du héros, Geoffrey Firmin, consul d’Angleterre dans une des villes les plus touristiques du Mexique, véritable Paradis sur terre des agences de voyages. Mais son ivresse et sa « moche façon de mourir » sont liées à celles du monde, précise en 1948 Lowry dans sa préface à la première traduction française, l’original anglais datant de 1947 : « Ce roman […] a pour sujet les forces dont l’homme est le siège, et qui l’amènent à s’épouvanter devant lui-même. Le sujet en est aussi la chute de l’homme, son remords, son incessante lutte pour la lumière sous le poids du passé, son destin. L’allégorie est celle du Jardin d’Eden, le jardin représentant le monde d’où nous risquons d’être rejetés un peu plus encore qu’au moment où j’écrivais ce livre. Sur un de ses plans l’ivresse du Consul doit représenter l’ivresse universelle pendant la guerre, pendant la période qui l’a précédée, n’importe quand. Tout au long des douze chapitres, le destin de mon héros peut être considéré dans sa relation avec le destin de l’humanité. » Au moment où il tombe dans un ravin où il va mourir, il a la vision d’une apocalypse guerrière : « […] ça s’effondrait tandis que lui-même tombait […], c’était une éruption, pourtant non, ce n’était pas le volcan, c’était le monde lui-même qui explosait, explosait en jets noirs de villages catapultés dans l’espace, lui-même tombant au travers de tout, au travers de l’inconcevable pandémonium d’un million de tanks, au travers du flamboiement de dix millions de corps en feu, tombant, dans une forêt, tombant – » (Les italiques sont de moi dans les citations, sauf celles des mots en espagnol.)
Ce héros dont l’intelligence, les connaissances sont immenses, cet initié à la kabbale ne fait peut-être que se mettre en accord en buvant sans modération avec un monde plus ivre que lui ; son frère, Hugh, homme de gauche militant, à mille lieues de l’indifférence fataliste du Consul, semble pourtant admettre que l’ivresse et sa démence sont devenues l’état naturel de l’humanité (chap. IV) : « […] je me suis souvent dit : Cui bono ? A quoi bon ? Le dessoûler rien qu’un jour ou deux, ce n’est pas ce qui va aider. Bon Dieu, si notre civilisation devait dessoûler deux jours de suite, le troisième elle crèverait de remords. »
L’intérêt exceptionnel du roman vient en partie de ce qu’il n’est pas un « roman psychologique », mais celui d’un monde, du moins d’un moment du monde où ce qui se passe d’effrayant dans un pays, le Mexique, est un facteur décisif du sort des héros. Et j’aimerais montrer que Lowry façonne une sorte de chimère, créant ce qu’on pourrait appeler une indécidabilité entre le rôle des hommes et celui, possible, d’une « puissance » de nature divine ou diabolique – ou encore, d’une sorte de hasard épouvantablement ironique ; ou bien, comme l’écrit l’auteur, d’« une force maléfique » n’ayant pas forme humaine, mais énigmatiquement liée aux « forces destructrices » des hommes.
Il s’agit d’un cheval (mais est-ce le même ?) apparaissant à cinq reprises et qui tue Yvonne dans sa course affolée, aveuglée d’éclairs. Ce cheval est un mystère à maints égards ; et, chose non moins remarquable, dès sa première longue apparition (chap. IV), il est mis en rapport de contiguïté, de proximité uniquement spatio-temporelle avec les vigilantes fascistes, (sorte de milice fasciste armée) qui commencent à faire la loi dans la partie du Mexique où se déroule l’action ; laquelle a lieu le 1er novembre 1938, peu après les accords de Munich et les défaites décisives des Républicains espagnols, toutes choses dont il est question dans le roman. L’une des principales manifestations de l’« ivresse » folle des hommes et des « puissances du mal » est l’imminence de la guerre ; de fait, aux yeux des esprits sagaces, cette guerre imminente est la continuation sur une grande échelle de la guerre civile espagnole que sont en train de gagner les fascistes grâce à l’appui massif de l’Italie mussolinienne et du Reich hitlérien. La situation politique intérieure, qui joue un rôle important dans le cours de l’intrigue, est des plus dangereuses pour le premier gouvernement à peu près démocratique et progressiste que le pays ait connu. Les paysans sont moins reconnaissants au président de sa réforme agraire que furieux des mesures visant à réduire le pouvoir exorbitant de l’Eglise, à laïciser l’enseignement, à favoriser l’émancipation des femmes. Les partisans de l’Eglise ont fondé le puissant parti du Cristo Rey (Christ Roi) et les forces réactionnaires, rêvant d’abolir la démocratie au profit d’une oligarchie dictatoriale, deviennent plus fortes que le gouvernement d’essence démocratique. En 1937 était né un mouvement nommé synarchisme, sorte de franquisme lié à l’extrême droite catholique. Dans la taverne de Parian où le Consul aura des ennuis politiques entraînant son assassinat, son refus de se dire partisan du Cristo Rey le fait traiter de fils de pute, de bolchévique et de Juif.  A l’exception de deux personnes, les buveurs « civils » sont solidaires, dans leur haine de l’Anglais qu’est Geoffrey, des miliciens de l’Unión Militar présents en ce lieu ; cette Unión est une police d’extrême droite qu’on dit financée par un lobby pro-allemand, dont la tâche est facilitée par la rupture des relations diplomatiques avec l’Angleterre, suite à la nationalisation des gisements pétrolifères mexicains. De plus, ce Jour des Morts 1938, les sbires armés de l’Unión Militar sont maîtres de la région, une bonne partie de la police gouvernementale s’étant mise en grève.
De ces forces agissant impunément, le récit a parlé dès son début. Et, à peine arrivé au Mexique, Hugh câble au journal londonien dont il est le correspondant une dépêche résumant la violence cynique de ces gardiens (vigilantes) d’un ordre nouveau agissant au vu et au su de tous. Il parle surtout d’une campagne antisémite prônant l’expulsion des juifs du Mexique.
Le roman dépeint donc une situation de crise susceptible de déboucher sur un putsch.

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Suivant le conseil (ou injonction ?) de l’auteur, j’ai fait une deuxième, puis une troisième lecture du roman — mais il a raison, c’est insuffisant pour tout lire. Plus je lisais, plus nette était mon impression que Lowry avait créé d’étroites relations entre les fascistes, qui assassinent la Consul au dernier chapitre (XII) et le cheval, qui, pris de panique, écrase et tue Yvonne, épouse du Consul, au chapitre précédent.
La scène a laquelle j’ai d’abord pensé occupe une longue partie du chapitre VIII. Elle est la première à mettre en présence un cheval (LE cheval ?), des policiers fascistes,Yvonne, le Consul et son frère Hugh. Le bus dans lequel se trouve leur trio s’arrête longuement auprès d’un Mexicain gravement blessé dont le cheval (si c’est le sien), a une plaie à la hanche et, chose anormale, ne porte aucune sacoche ; ce qui amène les passagers du bus à penser qu’elles ont été volées.
La loi interdit de toucher au blessé avant l’arrivée de la police, et de fait, Hugh mis à part, personne ne bronche, chacun se persuadant que ce n’est pas son affaire. Les policiers qui arrivent en ambulance sont des vigilantes brutalisant Hugh, qui a apostrophé l’un deux. Le Consul, lui, n’est intervenu qu’auprès de son frère, lui déconseillant de se mettre en danger.
Cet épisode est un des moments capitaux de l’histoire. C’est, d’une part, un meurtre, le premier du livre. L’hypothèse qui vient d’abord à l’esprit de certains passagers du bus arrêté est celle de voleurs ayant pour seul motif de dérober l’argent gagné par le paysan au marché.
Hugh, pour sa part, a raconté peu avant à Yvonne qu’une « banque des pauvres » soutenue par le gouvernement réformiste de Cardenas fait transporter l’argent destiné à des paysans éloignés de tout par des hommes dévoués et risquant leur vie ; parlant de l’un d’eux, il dit qu’il est « fréquemment assailli par des bandits au cri meurtrier de Viva el Cristo Rey, essuyant les balles d’ennemis de Cardenas nichés dans des clochers carillonnant […] ».
D’autres indices le mettent, ainsi que le Consul, sur la piste d’un assassinat commis par l’Unión Militar, acte à la fois politique et crapuleux. Or, Hugh a l’impression que ce cheval est celui même qu’Yvonne et lui ont vu lors d’une chevauchée qu’ils ont faite ensemble le matin, devant la maison d’un Indien ; impression devenant quasi-certitude quand il se souvient que ce cheval avait le chiffre 7 incrusté à la hanche (IV) tout comme celui du paysan agonisant au bord de la route. De son côté, le Consul a longuement regardé en ville et peu avant un paysan chevauchant, l’air heureux, un animal sur la croupe duquel était marqué au fer le chiffre 7. Il s’agit les trois fois d’un Indien « de la classe la plus pauvre ». Or c’est un cheval marqué du chiffre 7, terrifié par un orage, qui renversera et tuera Yvonne tentant de retrouver Geoffroy. Celui-ci, ivre comme jamais dans une taverne de Parian où Yvonne était sur le point d’arriver, commence à connaître la série d’ennuis qui se terminera par sa mise à mort en se faisant accuser de vouloir voler un cheval devant l’auberge qui sert de lieu de beuverie aux fascistes ; or, si l’animal l’intéressait tant, c’est qu’il lui semblait en tout point semblable à celui (ceux ?) qui comme celui-ci avaient un 7 marqué au fer sur la croupe. Sa dernière action sera de rompre le lien empêchant l’animal de s’enfuir.

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Plus encore que le reste de l’histoire, qui se déroule en 12 heures, les deux derniers chapitres sont tellement riches d’indications très précises sur l’heure qu’il est qu’on ne peut ne pas penser que Lowry a voulu attirer notre attention sur quelque chose de très important.
Au chapitre XII, le narrateur dit qu’il sonne 7 heures à Parian peu de minutes avant que le chef des fascistes tire sur le Consul et que le cheval, terrifié par un coup de tonnerre, « plonge dans la forêt ». L’intérêt de telles précisions horaires vient du fait qu’un cheval emballé renverse mortellement Yvonne quelques minutes après qu’elle a dit à Hugh qu’il « doit être 7 heures ou presque ». Et ils sont déjà en vue de Parian ; c’est alors qu’une « sèche détonation comme de révolver ou d’auto en échappement libre rompit, quelque part devant, ce calme suspens, suivie d’une autre et d’une autre » (XI). Ces détonations sont-elles celles du pistolet tuant le Consul ? Tout porte à le penser, puisqu’on lit au chapitre XII qu’« après un premier coup, le chef fit encore deux fois feu, espaçant les coups, délibérément ». Le cheval affolé peut en quelques instants « plonger dans la forêt » tandis qu’Yvonne et Hugh se rapprochent de son orée. Le même cheval ? «… [Yvonne] vit, à l’éclatante lueur d’un éclair, le cheval sans cavalier. Il fonçait sur le côté, pas sur elle, et elle vit bien en détail, la selle cliquetante qui glissait sur son dos, même le nombre 7 marqué au fer sur sa croupe ».
Le même ? La formulation suggère que c’est ce que pense Yvonne. Quant au Consul, avant de mourir, il en est certain. « Bande de gonocox, rugit-il aux vigilantes de Parian, Bande de coxcox. C’est vous qui avez tué cet Indien. Vous avez essayé de le tuer et de faire passer ça pour un accident […] Vous êtes tous dans le coup. Et puis d’autres de la bande sont revenus prendre le cheval. Rendez-moi mes papiers. » Mais le Consul est tellement ivre et hors de lui qu’il peut inventer aussi bien que discerner le vrai du faux. Même des esprits relativement sobres doutaient peu avant de l’identité de la bête : c’est le cas d’Yvonne et d’Hugh, qui s’entretiennent longuement dans la taverne Ofelia, à Tomalin (X), avant que le Consul les quitte en les insultant et courre se fourrer dans la gueule du loup, la taverne infestée de vigilantes. On a vu par ailleurs que, lors de la scène du prétendu accident, ils s’étaient déjà demandé si c’était vraiment le même animal. Il semble donc que le chiffre 7 marqué sur la croupe ne soit pas une preuve d’identité. Les doutes seraient moindres si la couleur de la ou des bête(s) était indiquée. L’absence de toute mention de couleur est un écart frappant à la norme, qui doit alerter le lecteur. Pensons au fait que quand nous voulons décrire un cheval, sa ou ses couleurs est une des premières choses que nous disons, sinon la première.

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En relisant les deux premières apparitions d’un cheval on s’aperçoit que la première, au chapitre IV, est précédée d’un long récit de Hugh à Yvonne, où il lui dit, comme on l’a vu, que certains Mexicains de gauche prennent de grands risques en transportant de l’argent destiné à des communautés indiennes. La deuxième apparition se fait (dans le chapitre VII) en pleine ville, en pleine fête que traversent côte à côte le Consul et son ami Laruelle. Immédiatement après que le Consul a envié l’apparente joie du cavalier, on lit : « Sur la Plaza le tumulte était effroyable. Ils s’entendaient à peine parler. Un adolescent fondit sur eux en vendant ses journaux. Sangriento Combate en Mora de Ebro. Los Aviones de los Rebeldes bombardean Barcelona », l’une des dernières grandes villes aux mains de Républicains.
Mais la mise en proximité d’un cheval et de nouvelles guerrières se trouve déjà dans le premier chapitre, qui se déroule dans la même ville un an après la mort du Consul, en novembre 1939. Lowry dit, de ce chapitre, dans la lettre dont je vais parler, qu’« il établit tous les thèmes et contre-thèmes du livre […] et frappe les accords de toute la symbolique du livre ». À propos de cheval, deux scènes s’y succèdent « fortuitement » dignes de nous intéresser ; dans la ville nocturne où déambule M. Laruelle, il voit un cheval monté par un cavalier ivre se cabrer devant les phares d’une voiture, et c’est miracle qu’il n’y ait pas de victime. Reprenant sa promenade, il est tout de suite dépassé par de petits crieurs de journaux vendant le Quauhnahuac Nuevo, « la feuille du clan de l’Axe (i. e. l’Alliance Allemagne-Italie) et d’Almazan qu’on disait publiée par l’importune Unión Militar » ; le n° du soir se félicite qu’un avion de combat français ait été abattu par un chasseur allemand. Il faut croire qu’en une année l’Unión Militar a gagné du terrain, puisqu’elle édite un journal de conserve avec le très populaire et réactionnaire Almazan, qu’on donne déjà pour vainqueur des élections présidentielles de l’année suivante.

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Une lettre célèbre de l’auteur
J’en étais là dans mes réflexions, quand je suis allé emprunter à la Bibliothèque de la Ville une autre traduction du Volcan, ainsi que le texte anglais. (Voir note au bas du texte). Contrairement à la traduction que je possédais depuis les années 1950, ces deux ouvrages reproduisent intégralement la très longue lettre envoyée par Lowry à son éditeur Cape, en janvier 1946 ; c’est sa réponse aux critiques dont il a été l’objet de la part d’un lecteur professionnel de la maison d’édition. Ce lecteur ayant selon Lowry lu le livre insuffisamment et/ou de travers, il remet très didactiquement les choses en place chapitre par chapitre, répétant que le livre exige plusieurs lectures pour être bien compris. Il semble qu’un des sujets dont la bonne compréhension lui tient le plus à cœur est celui du cheval et de son cavalier. Aussi le voit-on dire et redire que oui, c’est le même cheval, et le même cavalier, tué par les fascistes, lesquels volent le cheval. Voici quelques passages concernant la question :
À propos de l’apparition du cheval au Consul et à Laruelle au chap. VII : « Le cavalier déjà apparu en IV et que l’on retrouve au bord de la route est en train d’escalader la colline. Son cheval, qui porte le chiffre 7, est le cheval qui tuera Yvonne. »
À propos du chapitre I : « Puisque nulle part votre lecteur ne laisse entendre qu’il a lu le pourtant décisif chapitre XI dans lequel se déroule une partie de l’action qu’il semble ne pas comprendre, autant vous dire tout de suite qu’Yvonne est finalement tuée en XI par un cheval saisi de panique devant l’orage, que le Consul ivre a détaché de son arbre en XII, les deux chapitres se « chevauchant » à ce stade dans le temps, dans un accès de générosité fatale inspirée par les vapeurs de l’alcool, convaincu qu’il est d’être en train de commettre une bonne action pour quelqu’un. »
Quant au cavalier assassiné au chapitre VIII : « L’homme en train de mourir sur le bord de la route près de son cheval qui porte le chiffre 7 est bien évidemment le type assis devant la pulqueria en IV, aperçu en train de chanter en VII, où le Consul s’identifie avec lui. Il est de toute évidence l’humanité, l’humanité mourante – à l’époque de la bataille de l’Ebre ou aujourd’hui, en Europe […] – d’un autre côté c’est aussi le Consul. […] La signification politique locale est très claire pour quiconque connaît le Mexique. La signification politique et religieuse plus large ne peut ne pas être évidente. »
Toujours à propos du cheval, Lowry commente dans sa lettre la scène du premier chapitre vue par Laruelle : le cheval se cabre, comme lors de la mort d’Yvonne : il y a là une annonce, écrit-il ; il fait aussi remarquer que dans la scène du chapitre I le cheval est monté, même si le cavalier, totalement ivre, doit de ne pas tomber à d’incroyables acrobaties ; Lowry paraît accorder de l’importance au fait que le cheval est monté ou non : c’est-à-dire, me semble-t-il, qu’une « force maléfique » soit contrôlée, contenue, ou non. Ce propos fait mieux comprendre les lignes qui suivent le récit de cet incident, au chapitre I, où Laruelle imagine la suite de la course ivre, le cavalier « prenant dans un galop effréné le tournant dans la Calle Terra de Fuego et par-delà – les yeux fous tels que ceux près de voir la mort – à travers la ville ; et cela aussi, pensa-t-il, cette vision démente de frénésie maniaque, mais sous contrôle, pas tout à fait sans contrôle, en quelque manière admirable presque, cela aussi, obscurément, c’était le Consul… ». Intellectuellement et moralement, c’est aussi par d’improbables acrobaties que Geoffrey parvient à « rester en selle » — ne serait-ce qu’à ses propres yeux.
Lowry surenchérit sur cette question : « c’est vrai, je le concède, le cheval a encore ici [contrairement au moment où il tue Yvonne] son cavalier mais ce n’est sans doute que provisoire, l’homme et la force qu’il va libérer n’étant plus unis depuis longtemps. » Peut-être le cheval figure-t-il l’instinct de mort se libérant de tout contrôle ; le cheval démonté ne ferait que donner une forme à la perte de maîtrise de l’homme sur lui-même, perte de son équilibre, de sa lutte indispensable contre l’instinct de mort, destructeur de lui-même et de l’humanité.
De cela, le Consul paraît inconscient jusqu’aux dernières minutes de sa vie. Lowry, dans sa lettre, ne lui reproche pas (si l’on peut parler ainsi) d’avoir « libéré » (released) avant sa mort la « force maléfique » qui court tuer Yvonne : puisque, comme on l’a vu, les vapeurs de l’alcool le convainquent qu’il fait « une bonne action pour quelqu’un ».
« Ce cheval quelque peu ridicule que libère le Consul […] est bien évidemment la force destructrice dont nous avons parlé plus de quinze fois déjà dans cette lettre et qui a commencé à être mentionnée en I mais que son absorption par les forces du mal libère. » Difficile de comprendre en français le passage que j’ai transcrit en italiques : qui est absorbé par les forces du mal ? Le Consul, ou le cheval ? Le texte anglais lève l’incertitude ; car le mot horse, qui signifie cheval, est de genre neutre ; si l’absorbé était le cheval, on lirait le pronom neutre it ; mais on lit le masculin : « his own final absorption by the powers of evil », c’est-à-dire : sa (d’un homme, donc du Consul) propre absorption finale par les forces du mal. Peut-on interpréter ces mots comme faisant du Consul lui-même un allié des « forces du mal » ? C’est possible : après la scène détestable, injuste et imbécile qu’il a faite à Yvonne et Hugh au restaurant Ofelia de Tomalin et sa fuite solitaire et suicidaire jusqu’au Farolito de Parian, il est comme phagocyté par la masse hostile excitée par les fascistes en uniforme, masse à la limite de perdre toute humanité ; pour la première fois, il se sent et se sait condamné, connaît sa finitude et sa vulnérabilité, appelle muettement Yvonne et Hugh à son secours. « Je ne pense pas, écrit Lowry, que l’aspect final doive être déprimant : on peut y trouver de la catharsis, j’en suis persuadé, cependant que ce cher vieux Consul obtient même un soupçon de rédemption en comprenant qu’il fait somme toute partie du genre humain. » Si Geoffrey a besoin de « rédemption », c’est qu’il a fauté ; le fait que dans son ivresse il a cru bien agir en libérant le cheval fait peut-être de lui un auxiliaire involontaire des Puissances du Mal. Mais la Faute fondamentale n’est pas ponctuelle. Elle est d’ordre ontologique.

Hasard, fatalité, condamnation, responsabilité humaine
Il y a peu de chances qu’un cheval affolé par l’orage dans une forêt dont la taille n’a rien de celle d’un parc se rue sur l’une des rarissimes personnes qui s’y déplacent à pied. Pourtant, la mort d’Yvonne donne l’impression d’être due non au hasard, mais à une « fatalité ».
Parlant dans sa lettre du septième chapitre, Lowry commence par affirmer l’importance du chiffre 7, que ce soit au plan des affaires du monde, de l’ésotérisme, de sa propre existence, et de son roman. Il y commente l’apparition du cheval marqué du chiffre 7 (apparition pour le Consul, apparition pour le lecteur) : il semble qu’à ses yeux le simple fait que le cheval porte incrusté un 7 soit un signe, renforçant un autre signe, celui de sa réapparition. Lowry (ou plutôt le traducteur) n’écrit pas le mot de « fatalité » à propos du cheval, mais, dans la phrase qui suit, de Geoffrey. L’avenir du Consul vient de s’enténébrer encore, par sa décision de refuser l’invitation du docteur Vigil à passer quelques jours dans sa maison de campagne avec Yvonne. C’eût été le choix de la vie, alors que préférer la région de Tomalin-Parian est céder à l’instinct de mort. C’est pourquoi Lowry dit, selon la traduction de M. Darras : « […] si le livre a été lu attentivement, un sentiment de fatalité doit commencer à s’installer à ce stade ». Le mot (à mon sens) mal traduit par fatalité est doom, qui signifie destin mais aussi mort, ruine, destruction. L’anglais a la chance de posséder ce mot, qui diffère de celui de fate et de ses dérivés, tel fatality. Fatal, qui vient du latin, est étymologiquement une parole énoncée par des « puissances » une fois pour toutes, irrévocablement, inexplicablement ; les dieux mêmes n’y peuvent rien. Au contraire, doom vient d’un mot saxon signifiant loi ou jugement. Le doomsday est le Jour de Jugement dernier, le Dies irae. Il serait irrévérencieux d’insinuer que le sort des vivants et des morts est fixé d’avance : si c’était le cas, le doomsday n’aurait aucune raison d’être.
Quant à Geoffrey, Lowry écrit que « ce chapitre constitue presque la dernière chance du Consul », avant de dire qu’un lecteur attentif sent bien, à ce point de l’histoire, que sa ruine devient probable. Je paraphrase le texte d’une façon qui laisse à désirer, mais qui du moins ne prend pas tare pour barre, et n’écrit pas sans doute au lieu de presque. Et, je le répète, le chiffre 7 en lui-même peut être fatal ; mais il est nommé « the lucky good-bad number », qui a la double possibilité d’être mauvais ou bon. Nulle « fatalité » n’a, comme un génie ailé des Mille et une Nuits, saisi le Consul aux aisselles pour le déposer au quartier général des synarchistes à Parian.

La scène du bord de route marque un terrible progrès vers la destruction : la mort du cavalier entraînera l’anéantissement de toute « raison » dans la marche du cheval. L’animal, va changer de maître ; les nouveaux, qui le volent, sont à l’antipode de l’Indien mettant sa vie en péril pour réparer un peu les injustices et le racisme de la société mexicaine.
Le narrateur commente longuement le fait qu’aucun des passagers du bus ne se sent tenu d’intervenir : « S’il y avait un obstacle puissant et décisif pour qu’on pût agir en faveur de l’Indien, c’était que tous découvraient que ce n’était pas leur affaire, mais celle du voisin. Ecoutant autour de lui, Hugh constata que cet argument était celui de tout le monde. Ce n’est pas mon affaire, mais il se trouve que c’est la vôtre, disaient-ils en hochant la tête, mais non, en effet, pas la vôtre, mais celle d’un tel. Leurs objections devenaient de plus en plus compliquées, de plus en plus théoriques, jusqu’à ce que la discussion prît enfin un tour politique. […] Ils n’étaient sûrs de rien, sinon du fait qu’il était fou d’être mêlé à une histoire de police, surtout quand il ne s’agissait pas de la police régulière. »
Certains jugeraient peut-être dénuée de fondement une analogie entre cette situation et celle qui avait conduit, un mois avant, aux accords de Munich ; mais c’est bien ce que fait Lowry ; quelques minutes avant l’arrêt forcé du bus, Hugh regarde les nombreuses volailles que des femmes vont vendre au marché et qui gisent dans le véhicule : « Toutes s’étaient résignées à leur destin ; poules, coqs et dindes, dans leurs paniers, ou même libres. Ne frémissant que d’occasion, pour montrer qu’elles étaient en vie, elles gisaient passives sous les longs sièges, leurs ergots énergiques et grêles liés par des cordes. Deux poulets, terrorisés, tremblants, étaient couchés entre le frein à main et le changement de vitesse, leurs ailes mêlées aux leviers. Pauvres créatures, elles avaient, elles aussi, signé leur pacte de Munich. Une des dindes ressemblait même, remarquablement, à Neville Chamberlain [le premier ministre anglais, qui s’était félicité des accords signés]. » On voit à nouveau que « les puissances des ténèbres » dans ce roman, manifestent toute leur ampleur dans la guerre, et que la guerre est due au comportement de l’Allemagne et à l’absence de résistance au nazisme avant 1939, d’où l’importance accordée à la victoire en Espagne du nazisme et du fascisme mussolinien par franquisme interposé.

L’indécidable
La confrontation du roman et de la lettre soulève des questions irritantes. Pour commencer : qu’est-ce qui prouve que Lowry a raison de dire que c’est le même cheval ? Question légitime, car : s’il y a la lettre à l’éditeur, il y a aussi, et d’abord, le roman. Or, les personnages – hormis à la fin le Consul que son incroyable soûlerie rend peu crédible – expriment plus de doutes que de certitudes ; quant au lecteur – du moins celui qui parle ici – il est devant quelque chose qui pourrait bien se nommer l’indécidable. Certes, il a l’avantage sur les personnages d’assister à toutes les apparitions de l’animal. Et alors ? Cela ne l’aide pas à opter pour une finalité, un enchaînement compréhensible, plutôt que pour une série due au seul hasard « ne signifiant rien », comme dit Macbeth de la vie. L’envers ou l’endroit, le non-sens ou le sens, voilà la question ; mieux encore, me souffle Beckett, l’envers et l’endroit, le désespérant anneau de Moebius de L’Innommable. Autrement dit, la lettre de Lowry, qui obéit à des critères dictés par le rapport d’un des « lecteurs » de la maison d’édition, présente l’une des interprétations possibles de l’histoire et la simplifie criminellement. Rien ne m’empêche, par exemple, même la répétition du chiffre 7, de penser qu’il s’agit de plusieurs chevaux, non d’un seul : cette énigme est même le meilleur ressort de l’intrigue. Rien non plus ne force à suivre Lowry épistolier qualifiant le cheval de « force maléfique », de « force destructrice ». Je puis me réclamer de l’auteur qui, dans la lettre en question, affirme : « Ce livre a été conçu sur le mode d’entrelacs soudés ensemble afin de permettre un nombre de lectures inépuisablement indéfini quant au sens, à l’action et à la poésie. »
Mais j’imagine une lecture plus riche que celles que je viens de fantasmer irrévérencieusement. Une lecture qui voit deux forces se compléter, se recouper à l’occasion, et qui vont dans le même sens : les forces « maléfiques et destructrices » que sont les fascistes, les fanatiques du Cristo Rey…et le cheval. Les premières font peut-être partie du registre que Lowry nomme naturalistic, le dernier au transcendantal, qui n’est pas le fantastique, mais, en l’occurrence, ou bien le surnaturel ou bien ce qui excède la compréhension humaine. Vues superficiellement, les premières (fascistes) ne peuvent ressortir au hasard, à l’inexplicable, mais appartiennent à ce que certains appellent les lois de l’Histoire. En revanche, le fil que suit l’histoire du cheval (s’il y a un fil) est sécrété par des Parques, ou par d’incompréhensibles araignées au plafond d’on ne sait quel cerveau ; nous découvrons peu à peu qu’elle a un sens, une cohérence ; mais découvrons-nous cela, ou le fabriquons-nous ? Si c’est, comme il est raisonnable de le penser, à chaque fois le même animal, la mort d’Yvonne confère au trajet de l’ongulé une affreuse ironie : car le responsable de la fuite éperdue de la bête n’est autre que le Consul – qui selon l’auteur était convaincu en le détachant « de commettre une bonne action pour quelqu’un ». Certes, Geoffrey n’est pas le responsable de la mort d’Yvonne ; mais, sans le savoir, il en est l’un des responsables. Cela présente une analogie avec son comportement envers elle pendant toute la journée, et pendant leur vie à deux : le Consul, impitoyable inconscient, n’a-t-il pas « tué Yvonne sans la tuer » ? Et lui-même, ne s’est-il pas tué d’alcool, mais sans vraiment y croire ?
Mais : avais-je entièrement raison d’écrire que les « forces du mal » fascistes ressortissent à un registre autre que le « transcendantal » ? Elles-mêmes, en profondeur, se leurrent et leurrent le pays en croyant agir pour le bien de la patrie, pour le Christ, contre le démon judéo-bolchéviste, etc. Mais les motivations inconscientes, au fond du caratère humain, sont-elles plus explicables, plus rationnelles que les errances d’un cheval au maître assassiné ?
La présence d’un animal dans la « distribution » des rôles de cette pièce où le tragique est aggravé par la noirceur d’un humour et d’une ironie quasi constants est capitale : elle met en cause les motifs des actions humaines, et la prétention de les comprendre. Le jour de l’action, tout le monde est ivre mort (cc n’est pas pour rien le Jour des Morts…), et l’espèce humaine délire dans une franche animalité — au sens banal et très discutable du mot. Mais la guerre n’est-elle pas aussi une métamorphose des hommes en fourmis et termites s’exterminant en batailles rangées ?
Reste le hasard. Il joue son rôle lors de la mort d’Yvonne – dans le registre naturalistic toujours présent et lors de celle du Consul. Si les fascistes osent tirer sur lui après sa crise d’agressivité semi-consciente, c’est qu’ils ont trouvé dans les poches de son veston des papiers qui, de fait, sont ceux de son frère, à qui la veste a été prêtée quelques heures le matin même. Papiers révélant sa qualité de membre d’une fédération anarchiste espagnole, de journaliste étranger antifasciste et pro-sémite. Bref, plus qu’il n’en faut pour être considéré pour un espion juif et susciter l’hostilité de presque tous les clients, ivres à crever, comme il se doit.
Ce hasard n’est peut-être pas du même type que celui qu’on a vu jusqu’ici. Peut-être est-il un des actes manqués inconscients étudiés par Freud dans sa Psychopathologie de la vie quotidienne. La place manque pour tenter une analyse. L’essentiel, c’est que Lowry introduit ici aussi une indécidabilité : entre le non-sens du hasard, et les sens qu’y eût décelés la psychologie des profondeurs. En grand romancier, Lowry se sert du fait que l’esprit humain s’acharne à vouloir faire du sens, tout en sachant que la plupart des lecteurs n’extirpent pas de leur esprit (et ils ont pour cela de bonnes raisons) l’existence du « hasard pur et simple ». Rendre le hasard responsable de nos malheurs a l’avantage de nous blanchir de la faute, faute qui nous est d’autant plus insupportable que, commise inconsciemment, elle est l’acte d’un autre (que) moi. Cette énigme est splendidement mise en scène, puisque le Consul est pris pour un autre ; on peut penser que cette erreur, cette « petite ironie de la vie », disait Thomas Hardy cité par Lowry, n’est que l’aboutissement (prévu) d’une existence vouée à la croyance de Geoffrey dans un faux moi, « atroce caricature de son moi interne et externe », comme lui-même se l’avoue. – En y repensant, on trouve quelque chose de lointainement apparenté à cela dans le récit de la quête et de la mort d’Yvonne. Devant choisir entre deux itinéraires pour traverser la forêt et retrouver le Consul, elle choisit celui au long duquel se trouvent des cafés-restaurants, se persuadant à tort que l’alcoolisme de Geoffrey lui aura dicté ce choix-là. Or Hugh, qui d’ordinaire est sobre, boit et s’attarde de bistrot en bistrot et, de plus en plus ivre, se met à beugler, s’accompagnant d’une guitare désaccordée, des chants révolutionnaires espagnols qu’il ridiculise inconsciemment. Ainsi devient-il un autre, devient son demi-frère – symétriquement au fait que le Consul, au même moment, est pris pour Hugh à cause des papiers trouvés dans ses poches et s’en prend physiquement aux vigilantes. Quant à Yvonne, non seulement elle boit beaucoup, mais, pour la première fois de sa vie, goûte au mescal, y prend goût et se soûle. Elle aussi devient une autre ou, plutôt, un autre : « J’ai toujours désiré savoir ce que Geoffrey trouvait dedans. » Et sans en être consciente elle le trouve, car elle a, devenue pareille à lui, des hallucinations. Comme chez les dramaturges élisabéthains si prisés du Consul, la scène de sa mort est d’une noire bouffonnerie ; et si elle n’avait pas bu plusieurs mescals, aurait-elle glissé de son refuge et chuté (!) devant le cheval ?

Existe-t-il un bon Dieu pour les ivrognes – et pour leur créateur qui ne l’était pas moins ?

L’auteur avait toutes sortes de bonnes raisons de qualifier son roman de Divine Comédie ivre. Chez Lowry comme chez Dante, il y a le Bien, le Mal, les profondeurs de l’Enfer (le ravin-dépotoir où tombe le Consul mourant), la possibilité envisagée dans la Lettre de sa « rédemption » (sic), les Sphères célestes où monte, ou croit monter l’âme d’Yvonne — après qu’elle a été punie d’avoir bu ? « Les verres qu’avait pris Yvonne […] lui pesaient sur l’âme ainsi que des pourceaux. » Ce discours de prédicateur (les pourceaux démoniaques des Évangiles) pourrait aussi suggérer que le cheval est envoyé par quelque Providence pour sauver Yvonne d’une vie de veuve inconsolable s’adonnant au mescal dans l’espoir d’y trouver une consolation et d’y retrouver le Consul. Lowry n’emploie pas le mot actuel désignant le cochon, mais celui de la traduction de la Bible la plus célèbre, datant du XVIe siècle. Swine sonne en anglais comme pourceau en français. On ne le trouve plus dans des traductions récentes de la Bible, remplacé qu’il est par le mot courant de pig. Sa connotation chrétienne, et/ou moralisante, est évidente. Certains passages du livre semblent signifier que boire, c’est s’enfoncer dans la matière et, au sens propre, perdre son âme, s’exposer à la « dissolution » de soi. Et peut-être à la perte de son identité ; quelques minutes avant de mourir, le Consul revoit en esprit un tableau représentant des ivrognes « qui semblaient des démons blottis les uns contre les autres, se faisant plus pareils l’un à l’autre, plus soudés l’un à l’autre […] » Ainsi, à la fin, les figures d’Yvonne de Hugh et du Consul tendent-elles à se ressembler, alors même que Geoffrey « devient » Hugh aux yeux des policiers fascistes.
Plus on y pense, plus devient intéressante et justifiée la parenté du cheval de Lowry avec ceux de l’Apocalypse. Le cavalier du cheval fauve a le pouvoir « d’ôter la paix de la terre et de faire qu’on s’égorgeât les uns les autres » ; celui du cheval noir d’affamer les pauvres par l’injustice des prix ; le livide est l’auxiliaire indispensable pour semer la mort par l’épée, la famine et la peste. Lowry était trop soucieux de symbolisme, et de vouloir que tout signifie pour « oublier » de mentionner la couleur du cheval. S’il est vraiment en et par lui-même une « force maléfique », et « destructrice » (contrairement aux autres chevaux apparaissant longuement dans le roman), sa couleur doit être une sorte de non-couleur, d’innommable. Or, c’est bien le cas du dernier cheval de l’Apocalypse. Dans son Dictionnaire des Symboles, Jean… Chevalier offre un passage très éclairant à propos des chevaux apportant la mort ; la plupart, dit-il, sont noirs, mais « il en est aussi de pâles, de blêmes, que l’on confond souvent avec le cheval blanc ouranien [i. e. lumineux, solaire], dont la signification est exactement contraire. Si ces chevaux blêmes sont parfois dits blancs, il faut entendre par lâ la blancheur nocturne, lunaire, froide, faite de vide, d’absence de couleurs […] Le cheval blême est blanc comme un suaire, ou un fantôme. Sa blancheur est voisine de l’acception courante du noir : c’est la blancheur du deuil, telle que l’entend le langage commun, lorsque l’on parle de nuits blanches ou de blancheur cadavérique. C’est le cheval pâle de l’Apocalypse, le cheval blanc présage de mort dans les croyances allemandes et anglaises. »
Le grand tour de force de Lowry – dont il est très conscient d’après la lettre à l’éditeur — est de faire croire au transcendental (la Geste du cheval) sans quitter un instant le registre du naturalistic ». Son animal n’est ni un fantôme, ni une allégorie ; c’est un vrai cheval affolé par l’orage. Et Lowry assure son éditeur que dans les lieux où périt Yvonne être tué par un cheval effrayé par l’orage n’est pas très rare. Et ce n’est je pense pas un hasard s’il ajoute, en faisant avec humour référence aux anciens Aztèques, que leurs descendants ne prennent plus les chevaux pour des êtres « surnaturels ».
L’essentiel réside dans la multiplicité voulue et proclamée des sens ; sens : comme on dirait le sens de l’orientation, par exemple, ou encore, celui de la désorientation : contradiction logique, mais vérité de l’art. C’est ce qu’écrit Lowry à son éditeur, quand, pour essayer de le convaincre, il s’épuise à lui expliquer le ou les « sens » du chapitre 7 :
« […] il (Lowry sous un autre nom) continua à analyser les significations du chapitre 7 […] sans ignorer qu’il aurait à tout récrire le lendemain, que ces significations étaient tout sauf communicables, que le chapitre signifiait précisément cela. »

That’s all, folks

 

Note sur les traductions
Toutes les citations du roman sont empruntées à la traduction la plus ancienne, celle de Stephen Spriel avec la collaboration de Clarisse Francillon et de l’auteur. Elle est intitulée : Au-dessous du Volcan. Les comparaisons que j’ai pu faire entre le texte anglais et les deux versions françaises me font préférer sans hésitation la première à celle, plus récente, intitulée Sous le Volcan. Mais cette dernière a le grand avantage de présenter dans son intégralité la célèbre lettre de Lowry à son éditeur. Les citations de cette lettre sont prises à la seconde traduction ; j’indique les rectifications qui m’ont paru nécessaires.
Les deux traductions sont disponibles en livres de poche.

N. B. : Au chapitre 11 (mort d’Yvonne causée par un cheval pris de panique), la traduction intitulée Sous le Volcan présente une vraie trahison de l’original : Lowry nomme d’un bout à l’autre l’animal horse, mot qui (comme cheval) s’applique indifféremment à une jument, un hongre ou un étalon. Or le traducteur, dans ce chapitre, au lieu d’écrire cheval, nomme on ne sait pourquoi l’animal cavale : non seulement le quadrupède est féminisé, mais son nom passe à un registre poétique et savant.

 

Philippe Renaud