Récit de Kristbjorg : Dans les collines noires
(Chambre d'hôtel à Chartres)
Traduction de Michel Waldberg
© SNELA La Différence, Paris, 2002
L’Allemand vivait dans les Collines Noires, et il se soûlait à mort. Apparemment il voulait oublier quelque chose. Cela se passait en 1906. A cette époque, il y avait trois saloons à Deadwood : le Green Front, le Tapie, et chez Lent Morris. Le Green Point était un bar de luxe avec une piste de danse et il y avait un buffle empaillé dans une vitrine, dont je me souviens. Le Topic n’était pas si chic, et chez Lent Morris, il n’y avait que le bar, et c’est tout. Calamity Jane, forte femme assez hommasse, allait habituellement au Topic. J’y ai vu aussi Buffalo Bill, mais on l’appelait alors autrement. L’Allemand fréquentait le bar ordinaire.
A cette époque, les bars ouvraient vingt-quatre heures sur vingt-quatre, et les barmen faisaient les trois huit comme les mineurs.
L’Allemand n’avait rien du citoyen ordinaire sorti de son trou de rat. Il avait dans les trente-cinq ou peut-être les quarante ans, moustache blonde, yeux bleus — un physique germanique. Il buvait sa bouteille de whiskey en cinq minutes, et tombait raide. Parfois il réussissait à boire la moitié d’une deuxième bouteille avant de s’effondrer, et, si vous étiez à côté de lui, sans le connaître et sans vous y attendre, ça vous faisait un choc.
Mais ça ne troublait pas Lent Morris. Ça ne veut pas dire qu’il le laissait devant le bar ; on le traînait et on l’adossait au mur ; ou on le laissait allongé. Au bout de quelques heures il revenait à lui et s’ébrouait, puis, s’il avait de l’argent, recommençait à s’imbiber, jusqu’à retomber raide.
Il continuait jusqu’à la limite, puis s’en allait.
On ne connaissait pas son nom, on ne savait pas d’où il venait. Quand il rentrait chez lui, on ne savait pas chez qui il rentrait. Quand il ne travaillait pas dans les collines, son unique domicile était le bar, peut-être un occasionnel asile de nuit. Il ne disait jamais rien à personne, il buvait. Si on lui demandait comment ça va il se contentait de grogner, pas content : Ah !, peut-être, et c’est tout. Il avait l’air affreusement solennel, et ne se mêlait d’aucune discussion.
Et il ne vous bassinait pas. Il ne vous tapait jamais, ni argent ni verres. Il se tenait à carreau, et ce n’était pas le genre de soûlard à rentrer dans un bar avec dix dollars et au bout d’une heure à se faire payer des verres par tous. L’Allemand n’était pas une cloche.
Les salaires étaient très bas, vingt-cinq cents de l’heure et pourtant on ne crevait pas de faim dans le sud-Dakota. Si on voulait aller à Butte ou Aladdin à pied, on était sûr de se voir proposer un cheval. « Mais je ne reviens pas. » « Ça fait rien, t’as qu’à le garder. Je viendrai bien le chercher un jour. » Mais Dieu protège quiconque mentait.
L’Allemand n’était pas une cloche, c’était un soûlard. Un alcolo, pour être plus poli. Ce n’était pas un clodo ; un clodo n’a pas de bagage et ne travaille jamais. L’Allemand portait un baluchon, et il travaillait dans les Collines Noires, où il y avait des mines de plomb.
Dans les Collines Noires, il y a une ville qui s’appelle Lead. C’est peut-être là qu’il travaillait — c’était un costaud — jusqu’à ce qu’il eût le paquet suffisant pour venir se soûler chez Lent.
Ou peut-être, à certaines époques, l’Allemand avait-il quelque sorte de gîte à Deadwood en dehors du bar. Ç’aurait été dans la zone. Chaque ville des Collines Noires avait sa zone à l’époque. Il y avait une ville appelée Cyanide, avec une usine à poison, où l'on broyait le mercure, et elle aussi avait sa zone. Nemo même avait sa zone. Elles étaient un peu à l’écart, comme la décharge publique, ou bien c’était un terrain où l’on entreposait de vieux wagons. Les clodos et les alcolos vivaient dans ces wagons, et vous auriez été surpris de voir comment ils les arrangeaient. Il y en avait qui faisaient des trous sur les côtés, ramassaient des vitres dans la décharge et en faisaient des fenêtres. Ils avaient même des géraniums en fleurs à ces fenêtres. Et il y en avait de propres et de bourgeois comme vous pouvez imaginer. Il y avait aussi des femmes. En général, les alcolos vivaient là en hiver. Mais si l’Allemand possédait un pareil logement, ce ne pouvait être que pour l’hiver.
S’il avait eu l’air d’avoir faim, on l’aurait nourri. D’avoir besoin d’un lit, on lui en aurait donné un, si dégueulasse qu’il fût. On le plaignait peut-être quand il fallait le tirer jusqu’au mur, pour laisser la place aux buveurs sans doute, je ne sais pas. Ou peutêtre pas.
Un certain jour entra l’Allemand, c’était l’été, on buvait tous chez Lent Morris. Il entra dans le bar et très vite il tomba raide à son habitude et on le tira et on l’installa contre le mur. Il y en a qui partirent pour le Green Front, et quand on revint trois ou quatre heures plus tard, l’Allemand était toujours appuyé contre le mur.
« Hé », dis-je à Lent, « Est-ce qu’il ne devrait pas se réveiller et se ressoûler ? »
« Qu’il aille au diable ! » répondit Lent. « Mais d’habitude, il ne plonge pas plus de deux heures. »
« Au diable. Laisse-le où il est. » « Qu’est-ce qu’il a ? » dis-je, « il est temps qu’il se réveille et prenne une autre cuite. »
Alors je m’approchai de lui. Il était adossé, la joue comme qui dirait dans le creux de la main. Je le secouai, et il tomba. Et là où la main l’avait soutenu, son visage était blanc, et le reste de son visage était violet.
« Hé », dis-je à Lent, « il est raide. » « Non » dit-il, « il est juste soûl. Fiche-lui la paix. »
« Soûl mon œil », je dis, « il est raide. » Et il était raide, en effet. Rijer Mortes avait déjà fait son œuvre. L'Allemand s’était soûlé à mort, sous nos yeux.
Je m’agenouillai, glissai ma main sous sa veste, et cherchai son cœur, mais je ne sentis rien. Alors, on appela un docteur, qui habitait en face.
« Diantre », dit-il, « le type est mort depuis deux ou trois heures. »
Eh bien, ç’avait été une plongée de trop. Mais personne ne savait qui il était ni quoi faire de lui. Il n’avait pas de papiers. On ne savait pas où étaient ses parents. On ne savait rien de lui, sinon qu’il était allemand. Et il avait dépensé ses derniers sous.
Alors on le posa sur une vieille porte que Lent avait, qui était tombée au sous-sol, et on le mit dans la cave sur cette porte posée sur deux tréteaux.
Puis, cette même après-midi, on fit une collecte. Cela ne donna pas grand chose, presque rien : on eut trente-cinq dollars.
On connaissait un charpentier qui dit qu’il nous ferait une boîte pour vingt-cinq dollars, et un autre type qui avait une sorte de charrette et des chevaux et qui dit qu’il le convoierait jusqu’au « coin-des-bottes » pour dix dollars.
Le « coin-des-bottes » est l’arrière d’un cimetière, et on l’appelle ainsi parce que c 'est là qu’on enterre les types qui meurent avec leurs bottes, les types qu’on pend, ou qu’on bute. Toutes les villes avaient un « coin-des-bottes » en ce temps-là. Cyanide, Nemo, toutes.
Aussi, le jour suivant, ou peut-être deux jours plus tard, on l’emmena jusqu’au « coin-des-bottes » à Deadwood et on l’enterra. On ne put mettre de pierre tombale ni même d’écriteau, mais si on ne l’a pas déplacé, je suppose qu’il est encore là.
Et peut-être, après tout, était-ce une glorieuse mort. En ce temps-là, un homme pouvait toujours trouver refuge quelque part.
Malcolm Lowry
Ce texte est publié avec l'aimable autorisation des Editions de la Différence.