Abomination de la désolation
Cette peur toujours, comme un grincement d’essieu entre les tempes ou en catimini comme un embryon au fond du bar, sa peur et lui sur le château arrière du cargo, aux douanes ou dans les hôtels, dès la réception, avant même la réception, dans l’ascenseur, le couloir et dans la chambre, à côté de la chambre, dans la salle de bain où bat des ailes un zopilote venu de l’enfer d’un seul trait, la peur de Malcolm et la peur de ceux dont il a écrit les noms, elles ne diffèrent en rien, ceux qu’elles attaquent ne diffèrent en rien. Sur la vitre, les traces de la pluie alors qu’il ne pleut pas.
Entre Vancouver et San Francisco, l’avion tombe dans un trou d’air. Il sort son calepin de sa poche et écrit. La peur l’enfonce dans le siège.
Au fil de ce qu’il écrit, Lowry s’entoure d’avatars qui n’en sont pas puisque répétés à l’identique obsessionnel, de Sigbjörn Wilderness à Trumbaugh et de Martin Trumbaugh à Geoffrey Firmin et Bill Plantagenet. Il est englouti. Malcolm Lowry est englouti en groupe, lui et ceux qu’il a créés en les nommant et qui l’ont mis dans des textes qu’il écrit autant qu’il est écrit par ceux qui les écrivent.
Mais se fabriquer des hypostases laisse le mal indifférent, qui n’est pas dupe, assure même son punch pour percuter mieux et séparer les êtres.
Parce que se rapprochent et s’éloignent d’autres noms qu’il a écrits à côté des siens, les noms de la femme de sa vie, Jan Gabrial, Ruth, Primrose, Yvonne, autres noms mais la même toujours qui se rapprochant et s’éloignant lui coupe la respiration comme le ferait le monde soudain sans ciel. C’est un souffle de forge qui le balance au fond du trou.
Toujours semblable sous tous ses noms, chair de sa chair, la femme de sa vie lui dit que oui il peut aller se bourrer la gueule dans une cantina, va mon petit, ou sous un autre nom dans un coupé elle s’éloignait de l’Hôtel et regagnait Hollywood, laissant place à une autre, autre nom d’elle-même, no se puede vivir sin amar.
La pleine dignité de la folie, l’homme qui se prenait pour un bateau. De l’hôpital à Manhattan au bord de l’East River, Bill Plantagenet contemple les remorqueurs. Il est ici pour se désintoxiquer, pour abandonner l’alcool, il s’en croit capable et sans doute l’est-il puisqu’il ne boit pas depuis trois jours et qu’il est en vie puisqu’il écrit, entouré de lunatiques, Battle par exemple qui l’accompagne dans les couloirs de l’hôpital, fait des claquettes dans son dos, les bras à l’horizontale. L’orage approche de l’hôpital. La peur encore, sous un autre nom. Durant la nuit, il a vu le scorpion violer la femme manchote au flanc d’une montagne qui s’effondrait. Ou c’était une maison, un taudis qui s’effondrait au flanc de la montagne, la femme était noire, de la couleur du scorpion. Il entend le tap tap de Battle et une balle de ping-pong qui rebondit plus souvent à terre que sur la table, ceux qui jouent sont fous, l’un doux, l’autre à lier, un enfant qui connaît la mort comme sa poche et un vieillard qui croit en l’avenir et même au passé.
Il a tourné trois fois autour de l’hôpital avant d’y entrer. Quand il en sort c’est pour se couler au plus profond d’un bar.
Des maisons tombent ou sont tombées, la maison de Sigbjörn, les maisons de ses rêves, elles prennent feu parfois et consument les pages par milliers. Sigbjörn visite la dernière demeure de Keats à Rome, celle de Poe à Baltimore, il voit des gommes aromatiques sous verre, des masques de plâtre, il lit des manuscrits. Parmi ceux-ci, il déchiffre leurs appels à l’aide ou les appels des amis qui les veillent.
Le corps de Keats ouvert est une coquille vide. Le corps de Poe révèle un foie hypertrophié, son appel à l’aide est resté sans réponse, c’est le syndrome Usher, le milieu de la tempête approché par les maisons qui tombent.
L’agonie de Keats fut d’autant plus horrible qu’il connaissait l’anatomie, Poe connaissait l’anatomie, Sigbjörn connaît chacun de ses organes. Chaque organe le rappelle à l’ordre chaque matin, hurle à l’intérieur, un corps de garde à l’aube. Le soir il lui arrive de hurler dans la salle de bains de l’Hôtel Nada où grouillent des bêtes sans nom aux mille couleurs. La chair de sa chair est devant la porte. Elle lui demande de sortir ou de la laisser entrer, elle le lui demande d’une voix ferme, cette voix est ferme malgré l’épouvante qui prend toute la place en elle.
Fixé au-dessus du siège des toilettes le pommeau de la douche goutte sur sa tête, il se prépare à quitter l’Hôtel Nada en compagnie de la femme de sa vie, il essaie de se faire à cette idée, Oaxaca, il s’assiéra à l’arrière du car, tassé sur le siège comme il est tassé, recroquevillé maintenant, sur la lunette des toilettes, comme il était tassé sur le siège de l’avion, comme il l’était au sortir de l’hôpital au fond du bar, pas de zopilote ou de bêtes sans nom mais le sol commence à onduler, la porte n’est plus là où elle était quand il est entré. Sa pipe est dans le lavabo, l’eau goutte du pommeau de la douche.
A Cuernavaca l’attendait une tête au corps dévoré par les rats.
Ce que pense la femme de sa vie, on ne le sait pas, quelques remarques parfois, d’une douteuse simplicité. Si l’on connaît le rôle qui lui est assigné de rédemptrice du Consul, on ne sait rien de sa douleur ni de son bonheur, on ne sait rien ni de ses désirs ni de ses délices. Firmin est-il la chair de sa chair ? Y a-t-il désirs et délices autres que ceux de l’irrémédiable attachement de la mère à l’enfant ?
C’est que de l’enfant qu’il fut à Malcolm Lowry qu’il est encore, en compagnie de ses noms, de ceux de la femme de sa vie, du Saint des causes dangereuses et désespérées, l’abomination de la désolation ne l’a pas quitté. Cruel es mi destino.
Jean-Jacques Bonvin