Alain Bagnoud

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Malcolm, si

Malcolm Lowry. Au-dessous du volcan. Rien ne vient. Le livre est imposant, complexe, extrêmement composé, tout y résonne et évoque autre chose. Comment en parler sans dire des banalités et des sottises ? Quelle manière choisir pour éviter la méditation d’artiste narcissique ou la critique universitaire dont l’impossibilité est certaine à cause de limites personnelles ?
Peut-être faut-il, me disais-je, détailler ces blocages, en expliquer la source et les causes, ce qui serait quand même dire des choses sur Lowry. Ou faire la liste des projets esquissés. Projet est ici un bien grand mot puisqu’il s’agissait surtout, en fait, d’angles d’attaque. L’alcool, l’ésotérisme, le cinéma, le nombre deux, le ravin…
Ou écrire sur le premier chapitre et l’expliciter, étant entendu que celui-ci est incompréhensible à un lecteur, même plein de bonne volonté, déjà conquis, attiré par la réputation de Lowry ou convaincu par les chapelles qui vénèrent son nom. Ce premier chapitre a lieu une année après que l’histoire proprement dite est terminée. Nombre d’allusions restent indéchiffrables avant relecture, le livre fini, comme le coup de téléphone éperdu de Hugh qui appelle de Parián et les trois nuits blanches qui suivent et qui font de ce « raseur irresponsable " Karl-Marx-Brother " professionnel de salon, emprunté et vain en réalité, mais affichant des allures de romantique extraverti » (c’est Laruelle qui parle) quasiment le fils de ce dernier.
Or il apparaît après vérification que, ce premier chapitre, Malcolm Lowry lui-même l’a commenté. Voir la préface à l’édition française, dans la traduction de Stephen Spriel avec la collaboration de Clarisse Francillon et de l’auteur, septembre 1948, Folio. « Et puisque, aux yeux de mon lecteur, le principal coupable semblait être le premier chapitre, je me bornai à l’analyse de ce long premier chapitre qui établit tous les thèmes et contre-thèmes du livre, qui donne le ton, et frappe les accords de toute la symbolique employée. » Suit le résumé de la lettre de 20’000 mots que Lowry a expédiée en réponse à son éditeur qui, quoique considérant son livre comme « important et intègre », refusait de le publier sans d’importantes corrections que l’auteur ne voulait pas faire.
Tout ceci, donc, on le trouve dans cette préface et ce que j’ai écrit jusqu’ici n’est qu’un préambule peu clair. C’est assez volontaire. Une manière de mettre un rideau de fumée devant mon incompétence. Voici mon véritable sujet :

Un souvenir de M. Laruelle
Quand Jacques Laruelle retrouve Geoffrey Firmin à Quauhnahuac, ils se sont perdus de vue depuis près d’un quart de siècle. En 1911, passant comme d’habitude les vacances d’été en Normandie avec ses parents, à Courseulles dans le Calvados, sur la Manche, le jeune Laruelle fait la connaissance de la famille du célèbre poète anglais Taskerson : les parents et six enfants, accompagnés par Geoffrey, petit orphelin anglo-indien de quinze ans, timide et poète lui aussi, avec qui Jacques sympathise. De sorte qu’il est invité par les Taskerson à passer le mois de septembre chez eux, sur la côte nord-ouest de l’Angleterre, à côté d’un terrain de golf, plus précisément d’un bunker, « obstacle redouté, au milieu de la longue pente menant au huitième trou », qui est nommé le Bunker du Diable.
Description très allègre de ce début de séjour, particulièrement de la comique famille Taskerson, un groupe uni, indifférencié en ce qui concerne les enfants. Jacques et Geoffrey s’entraînent à lever des filles, mais c’est gentillet. Ils les emmènent dans les différents bunkers, « étant entendu, quel que fût l’endroit où l’on en menât une, que rien de très sérieux ne se passait. Il régnait, en général, dans toute cette histoire de « levage », un air d’innocence. »
Les deux garçons sont vierges. Ils parlent d’emmener les filles au Bunker de l’Enfer, mais personne n’y va. Cependant, un soir, Laruelle, en ramenant qui l’ ennuie à mourir, entend des voix sortir de ce bunker. Les promeneurs regardent, sursautent à l’étrange scène, ne peuvent détourner leurs regards, pas plus que de s’empêcher de rire, « pas tout à fait instruits du choc affectif propre à ce qui se passait dans la fosse ». Où il y a, on l’a deviné, Geoffrey et une fille, qui se relèvent vite.
Tous vont dans une taverne du nom singulier : « Ce n’est plus la même chose » (pour ceux qui n’auraient pas compris), où on refuse de les servir. Et c’est la fin de leur amitié.
Revenons en arrière de quelques pages. Ce souvenir a été provoqué en Laruelle par un autre épisode. Il est au milieu du petit pont sur la barranca, le ravin profond près de Quauhnahuac. Il se souvient que là même, le consul lui avait proposé de faire jadis un film sur l’Atlantide et lui parlait de « l’esprit de l’abîme, du dieu de la tempête, "huracân", qui "témoignait d’une manière si suggestive des rapports entre les bords opposés de l’Atlantique". Quoi qu’il voulût dire. »
Le ravin, on le sait, symbolise la séparation entre les amoureux et l’impossibilité de faire revivre la fusion totale qu’Yvonne et le consul ont connue jadis, et qui n’existe plus, comme le montre la multitude des éléments à deux dans le livre : les deux volcans, Popocatepetl et son épouse Ixtaccihuatl, les deux chaînes de montagne qui ouvrent le livre, la Despedida, roc éclaté en deux, etc.
Je cite : « Ce n’était du reste pas la première fois que le Consul et lui avaient regardé dans un gouffre. Car il y avait eu, des siècles auparavant — et comment l’oublier maintenant ? — le " Trou de l’Enfer " ».
Ce Trou de l’Enfer qui provoque le souvenir de jeunesse, c’est le Bunker du Diable où Geoffrey s’est déniaisé, où il a perdu son innocence (voir plus haut).
Qu’est-ce à dire ? Toutes les allusions du livre au Nouveau Paradis (p. 46), au Jardin (devant la maison du Consul, etc.), la présence dans ce jardin d’un serpent devraient-elles nous amener à cette conclusion : c’est le sexe (le diable) qui est le gouffre, la faille, qui empêche la fusion des amoureux, les retrouvailles complètes et parfaites entre Yvonne et Geoffrey ?
Je résume. Il y aurait eu un androgyne originel, le deux-en-un, puis la Faute, le Péché, la perte de l’Innocence – la sexualité. Désormais, la fissure est là, la séparation, le ravin, et rien ne pourra ressouder la Despedida. Le sexe serait le mal, ce qui empêche de s’aimer à nouveau complètement.
Relisons Lowry :
« Après ce long préambule, mon cher lecteur français, il serait peut-être honnête de vous avouer que l’idée chère à mon cœur était de faire, dans son genre, une sorte d’œuvre de pionnier, et d’écrire enfin une authentique histoire d’ivrogne. Je ne sais pas si j’ai réussi. » Si, Malcolm, si. Aussi.

 

Alain Bagnoud