Editorial
Me trouvant fort dépourvu quand mon tour fut venu d’écrire un éditorial, j’ai relu certains des précédents. J’espérais y repérer une idée, une question à quoi rattacher le mien, comme un petit satellite en manque d’air irait s’arrimer à un plus gros vaisseau et pomper de son oxygène.
Manœuvre douteuse, mais profitable, car j’ai déniché un petit faisceau de thèmes qui m’avaient donné à réfléchir lors de leur apparition. Il s’agit des questions que pose – l’édito de mai le dit clairement – le choix d’Internet ; d’autre part, le même auteur propose que nous parlions d’une question térébrante : quels textes publier (dans coaltar) aujourd’hui et pourquoi ?
Une revue de papier a des abonnés, dont les rédacteurs connaissent le nom, le lieu de résidence, et parfois les rencontrent en chair et en os. Auteurs et lecteurs habitent un monde homogène, arpentable, ainsi qu’un espace socio-intellectuel aussi rassurant que le plancher des vaches. En somme, ce sont des gens, des personnes dont la fonction de lecteurs de tel périodique n’est qu’un des attributs.
Les « lecteurs » de coaltar, dont l’existence et le nombre sont attestés par des graphiques reçus par son administrateur, ne sont pas nommés ainsi, mais visiteurs du site. C’est très juste, puisqu’ils naviguent sans boussole dans d’immenses régions non cartographiées du cyberespace. Internautes, astronautes intellectuels désincarnés, ils ne sont dits virtuels que par une distorsion dégradante du lexique philosophique. Ils sont on ne peut plus réels ; mais, en tant que visiteurs du site, ils sont pleinement mais uniquement des esprits lecteurs ; et, fait essentiel, lecteurs de littérature, passionnés par le monde des lettres. Comme les héros de Rabelais, ils naviguent, mais dans une immensité à x dimensions. La diaspora des lecteurs de littérature est partout, nulle part en particulier. Elle ressemble à « cette sphère intellectuelle de laquelle en tous lieux est le centre et n’a en lieu aucune circonférence », nommée aux dernières lignes du Cinquième Livre. Poussant un peu l’idée : si mon voisin de palier m’apprend que par des voies tortueuses il lui est advenu d’atterrir sur un site dit coaltar, lui et moi en serons contents ; mais, dans l’espace de l’ascenseur, il parlera, il ne sera plus un lecteur. Il ne l’a été que dans l’univers de l’imaginaire, dans « l’Espace littéraire » décrit par Maurice Blanchot.
Le texte littéraire, pour autant qu’il présente, pour user d’un mot de Duchamp, un certain coefficient de « littérarité », propose au lecteur le travail et la joie indissociables de déchiffrer, d’apprécier la différence, l’écart, si modestes soient-ils, entre le texte qu’il savoure et ceux qu’il a déjà lus. Ce lecteur lit pour réapprendre à lire, ce qui, selon l’étymologie, consiste à discerner. Sartre, en des pages presque lyriques, dit que le bon lecteur crée le texte autant sinon plus que le scripteur, car c’est lui qui sait le faire marcher, donc le prendre « dans le bon sens ».
L’essentiel est de se rappeler qu’il existe deux manières de lire, partant, d’écrire.
Que devrions-nous écrire, nous qui, selon l’inattendue alliance de mots dans l’édito de décembre, sommes un clan ouvert dont le premier point commun est, je cite et confirme, de ne pas aimer le monde dans lequel nous vivons ? Or : l’une des données capitales de ce monde, que les sociologues nomment société d’abondance, est qu’il regorge encore de livres, mais que la lecture des œuvres littéraires s’y amincit drastiquement ; l’obligation d’être mince pour imposer le respect frappe d’anorexie intellectuelle les groupes sociaux qui naguère se vantaient de développer leur intellect. C’est cela qui est grave, non pas le remplacement d’autres sortes de livres par des artefacts audiovisuels. Ce qui est dangereux, c’est une sensible carence intellectuelle de décideurs analphabètes et d’un troupeau de moutons confondant le chemin de l’abreuvoir avec celui de l’abattoir. C’est pourquoi Marshall MacLuan réclamait un réapprentissage de la lecture comme une entreprise de « défense civile. »
Léon Blum suivit des décennies sa vocation d’essayiste défendant des écrivains jugés trop difficiles ou accusés de « ne pas savoir le français ». Vaclav Havel, le nom suffit.
Le président Johnson, qui fit du Vietnam une terre empoisonnée, se vantait de n’avoir plus lu de livres (entendez : de littérature) depuis la fin de ses brèves études.
Le président Sarkozy dit en avoir lu deux, d’Albert Cohen et Céline. Sauter des mots, des phrases, des pages y est de règle, vu le ressassement mortel de l’idée vicieusement banale et des tours de langage commercialisés sous l’appellation non contrôlée de Grand style. Les amateurs de Grand style sont des contempteurs de la lettre : « Prendre Céline à la lettre ? Mais voyons, monsieur l’instituteur, c’est l’ESPRIT qui compte, c’est une Œuvre de l’Esprit, et l’Esprit souffle où il veut ! On n’est plus sur les bancs de l’école primaire ! »
Mallarmé, seul écrivain abonné à tous les périodiques anarchistes, assuma sans peine le statut d’anarchiste littéraire, parce qu’il préconisait d’en finir avec la croyance en un Esprit qui ne pratiquerait pas « une piété aux vingt-quatre lettres ». Elle seule est capable, pensait-il, de provoquer parfois un éblouissement moins meurtrier mais non moins efficace que les « engins dont le bris illumine les parlements d’une lueur sommaire, mais estropient [des badauds] ».
Dans cette optique, la tâche sociale de coaltar serait de donner à lire à des lecteurs devenant d’autant plus responsables qu’ils se font plus rares. Rien d’étonnant à ce que la masse en expansion des nouveaux illettrés comprennent tare pour barre et politique d’asile suisse pour idyllique asile suisse.
Philippe Renaud
