Le sacre du présent
Question térébrante, objet de cet édito placé sous le signe de la divagation : qui lit, et comment, la littérature des siècles précédents ? Et même : la littérature d’avant 1960 ? On pourrait dire : les lycéennes et lycéens, les étudiant-e-s, et leurs professeur-e-s. Ces dernières et derniers lisent dans La Pléiade, les élèves et les étudiants achètent des Livres de Poche.
Si vous arpentez une grande librairie en y cherchant des livres d’avant 1960, vous ne les verrez que sur les rayons « Pléiade » et « Poche », qui occupent moins d’espace que les livres pour enfants encore incapables de lire.
L’Espace littéraire, pour détourner un titre de Blanchot, est donc résolument restreint.
Je me demande pourquoi on oblige les lycéen-ne-s à lire quelques livres des siècles passés, qui ennuient la plupart et ne sont compris que par une minorité – les élèves se préparant à faire des études de Lettres. Combien de fois ai-je entendu des adultes cultivés pousser les hauts cris au seul nom de Butor, tant ils avaient « souffert » de devoir lire La Modification ou L’Emploi du temps à 17 ans, ouvrages probablement choisis par les responsables des programmes parce qu’étant les seuls romans butoriens en Poche ? Mais aujourd’hui Butor n’est plus guère lu dans les lycées : l’un des écrivains les plus importants de la seconde moitié du siècle passé et des années actuelles est dépassé, comme ses confrères, même plus jeunes, en ce siècle épris de la dernière mode, ne célébrant que ce que Zaki Laïdi a malicieusement baptisé Le Sacre du Présent.
Le sacre du Présent a des effets directs sur la difficulté, voire l’impossibilité de comprendre les textes des siècles précédents : car il consacre l’ignorance de la Bible et de l’Antiquité classique, des dogmes et des pratiques des églises ; or les écrivains des siècles passés s’y réfèrent nécessairement et massivement, sauf ceux qui, visant un public peu instruit, font peu de cas de la tradition gréco-romaine : par exemple l’abbé Prévost.
L’ignorance qu’ont de ces matières les jeunes générations ne les empêche pas seulement de comprendre, disons, Racine, mais aussi plusieurs des meilleurs écrivains des XXe et XXIe siècles ; de Proust à Beckett romancier, d’Apollinaire au Velan de La Statue de Condillac, du Camus de La Chute à Michon, et j’en passe, encore et encore, si différents les uns des autres, ils ont en commun d’intégrer à leurs textes l’intertexte des œuvres antérieures, de les métamorphoser, de les transposer, avec leur charge de christianisme, d’Antiquité, de particularités stylistiques. Pour des raisons diverses, ils se servent des œuvres passées, et les servent, car ils les remettent à l’ouvrage ; en les retravaillant, ils font qu’elles se remettent à nous travailler. Mais à condition qu’on les ait lues. Le cercle est vicieux.
Certains grands échappent au cercle : Genêt au premier chef, plus près de nous un François Bon ; et certains écrivains du Tiers-Monde. Le goût et la compréhension des ouvrages du passé n’existent plus que pour un certain nombre de « clercs » : des écrivains, des critiques, des enseignants et les élèves de tous âges ayant de bons enseignants.
Reste le théâtre. Mais Barthes affirmait à raison que pour comprendre Racine, il faut apprendre « le racinien » ; sans oublier la mythologie. Et vu qu’aux dires d’un très grand metteur en scène (il l’a dit mais pas écrit) les acteurs jouant Athalie ou Joas ne comprennent pas ce qu’ils disent, on a dressé un public de moutons, de demi-savants et de matinées scolaires à ne considérer que la mise en scène. Ainsi l’erreur de Racine, qui est d’être un bloc ici bas chu d’un désastre obscur, est réparée par la (post)modernité, le « jamais vu » de la scénographie.
Pauvre Racine : ces représentations, loin de le « ressusciter », l’écrasent et l’étouffent sous le poids du spectacle. D’ailleurs, les fins connaisseurs ne disent pas qu’ils vont assister à la représentation de telle ou telle pièce de Racine, de Marivaux, mais à la Phèdre ou au Jeu de l’amour et du hasard de tel ou tel metteur en scène.
Je vous avais bien dit que je divaguerais.
Et même, plus que je le croyais : voici ce qui s’est passé : j’ai prié une écrivaine que j’admire de me dire son sentiment sur cet édito. Elle m’a fait remarquer que je ne citais que des auteurs mâles. Alors me voici cherchant des noms de femmes devant figurer dans la liste des Proust, Apollinaire, Velan et Cie. Or je n’en ai guère trouvé, et pour cause : les plus grandes, telles Duras en France, Corinna Bille en Suisse, Anne Hébert au Québec, Béatrix Beck née Belge, nous font précisément sortir du cercle vicieux, nous ouvrant une « sphère intellectuelle de laquelle en tous lieux est le centre et n’a en lieu aucun circonférence […] », écrivait Rabelais. Je n’ai pas de place pour ajouter à ces quatre grands noms des dizaines d’autres tout aussi remarquables.
Je n’avais pas tort, me semble-t-il, de ne pas trouver de romancières ou poétesses-clercs, d’ailleurs clerc n’a pas de féminin… Mais, en bon machiste-qui-s’ignore, je n’ai même pas noté ce fait, même si beaucoup de mes livres préférés ont été écrits par des femmes. C’est comme la tache aveugle qui se trouve dans tout œil humain.
Il vaut la peine d’approfondir le sujet : une re-fondation de la littérature de langue française ; la chose devrait être possible, chacun des siècles français depuis la fin du moyen âge y étant parvenu. Mais cela sera plus difficile, si nous sommes en train de changer moins de siècle que de civilisation.
Philippe Renaud
DR Chantal Akerman