Décembre 2008

Dans ce numéro

Le merveilleux des yeux
Philippe Renaud
Marina Salzmann

&

Jean-Jacques Bonvin & Frédéric Deshusses
Blaise Pascal, raison marchande et raison naturelle

Yvan Borin
La Givrine 2

Daniel Cabanis
Les petits chevaux de Tatafina

Kate Deléaval
Machine

Alan Humerose
Crapolithes

Catherine Pollen
Le cahier

Philippe Renaud
Les Mystères de la Porte
2e épisode

Yves Robert
La nuit, c'est autre chose

Colette et Günther Ruch
5 lieux

Pierre Thoma
Cardiophonie

Signal de Humerose
Alan Humerose

 

Long éditorial sur les textes brefs

Une question semble aujourd’hui récurrente chez certains écrivains, celle de la longueur et du poids de leurs textes. Aujourd'hui, c'est peu dire, Francis Ponge en parlait déjà fort bien en 1935.

Cette préoccupation s’inscrit dans la rapidité des non-rapports sociaux et des déplacements physiques, l’obsolescence immédiate de toute marchandise, le flux tendu du travail-consommation, l’impératif catégorique du rendement, on connaît la chanson.

Elle est taraudante cette question de l’importance des textes brefs comparés aux monuments d’hier et d’aujourd’hui, d’autant qu’elle se complique de l’activité du sniper qu’est le surmoi. L’écrivain écrit petit et se sent petit, on parle de pisse-petit. Il rêve d’une œuvre et toute œuvre classique au nord du monde se conçoit, est fantasmée, dans la grandeur et la masse, dans le labeur, le bœuf flaubertien, le liège proustien, le générateur faulknerien. Hors de ça, point de salut ou alors un salut minuscule lu par un public acquis déjà.

Pour le sniper, ces décharges rapides, n’ayant pas demandé la sueur et les larmes d’une passion quasi christique, dépourvues des stigmates du temps, ne sauraient participer du Livre au sens où l’entendait Mallarmé, qui d’ailleurs ne l’a jamais écrit.

Pyramide

Ici, grand-angle. L’Occident est le lit de tant de grands chefs-d’œuvre qu’on ne saurait en ignorer la paternité. C’est une question d’éducation. On ne s’en défait pas plus facilement qu’on ne s’écorche vif. D'où les affres de l'impuissance à produire de l'œuvre à la tonne. Cette impuissance, cependant, mérite considération, ne serait-ce que comme symptôme de dépendance. C’était général, ces débordements : Balzac royaliste, Proust millionnaire, en font autant que Zola dans le caniveau ou Sartre et ses communistes.

On peut édulcorer l’angoisse en enfonçant des portes ouvertes : un dessin de Klee a-t-il moins de valeur qu’une toile de Bacon ? un court-métrage de Marker qu’un film de Duras ? un Embryon de Satie que l’Oiseau de Stravinsky ? Comparaisons faciles mais qui mènent à l’essentiel : la pratique du bref dans un monde où il faut tirer vite – le sniper change de camp – pour atteindre une cible mouvante sans cesse.
Ce qui peut impliquer, côté écrivain, une forme de jouissance du bref bousillée par le regret de ne pas avoir érigé de mausolée, et côté lecteur le plaisir — qui peut être une soudaine et brève immersion dans une autre vérité, une électrocution — de se sentir brusquement touché (1).

Je lis Méditerranée, un texte bref de Marina Salzmann. Moments à Pompéi, Athènes, Chypre, et moments d’un voyage : « Continue, rends compte encore de la terrasse ombragée, du thé froid trop dilué par la glace, rappelle le sac oublié, à l’intérieur les pages rincées et la bouteille vide, et puis la plage et la mer emplie de choses vivantes, ta peur des crabes, les deux garçons penchés, puis redressés, ils ramènent du fond des pierres, les têtes s’approchent ou s’éloignent selon un dessein, ils ramènent du fond, voient des formes. Eux percent la peau du monde, ils plongent et ramènent les apparition » ?
Faut-il décrire, est-ce un impératif littéraire, chaque détail de l’Acropole, du marché, du port et porter le tout à 250, 500, 900 pages ? Aujourd’hui ? Mais non.

Autrement dit : quand Chateaubriand fait le voyage d’Amérique, ou du Valais tout aussi bien, le temps passé à l’aller, sur place et au retour se compte en mois, voire en années, il y a des choses à dire, des réveils lents, des rencontres longues, le temps du voyage n’a aucun rapport avec celui de nos déplacements.

Or, s’il est un parallèle qu’un écrivain peut aujourd’hui travailler, c’est précisément celui qui s’est institué entre la vitesse généralisée de la production-reproduction et le clavier qui en deux jours en crache le concentré.

Précision : le rapport entre une narration courte et la rédaction de celle-ci est des plus fluctuants. On rappellera que Stendhal a écrit la Chartreuse en deux semaines et qu’il a fallu des mois à Kafka pour arriver au bout de sa lettre au père. Côté lecteur, c’est une autre histoire.

Cela étant, on ne se débarrassera pas de sitôt de cette nostalgie de l’industrie lourde, des hauts-fourneaux, des barrages hallucinants et des tunnels transatlantiques. Il faut vivre et écrire avec ça mais ne pas lire ni écrire comme ça forcément, et admettre que la pratique de l’écriture peut aussi relever de l’adéquation des vitesses de vie – et de l’aliénation contiguë, ce qui va sans dire – de l’auteur et du lecteur dans une autre perspective que celle du plus y’en a, meilleur c’est.

Ce, sur papier.

Et c’est là que la Toile intervient. On ne lit pas à l’écran plus de quelques lignes. On dodeline. On perd la foi. On imprime alors ou copie-colle pour les archives qui du coup deviennent la mémoire de masse jamais lue d’un futur hypothétique.
coaltar n’est pas encore l’expérience décidée d’une écriture qui dans sa longueur et son poids ferait pendant à son support, l’écran, la diagonale, le pixel. On bricole de sorte que les textes longs puissent être téléchargés pdf, les autres imprimés vaille que vaille par feuille de style ad hoc.

Il est temps d’écrire aussi en fonction des énervantes contraintes technologiques via une action littéraire dont la justification va bien au-delà. Ecrivant ça, on enfonce une autre porte ouverte, ça profère et j’entends. Il ne s’agit pas de bricolages flash trash ou de polar on line, c’est-à-dire de complaisance pour la quincaillerie. Plutôt d’une poussée latérale sur l’aiguillage : le rail, toujours lui, mais ailleurs prolongé.

 

Jean-Jacques Bonvin

 

(1) Cette accumulation de métaphores est dédiée à Thérèse d'Avila : en pâmoison.