Fernando Pessoa
Le Livre de L'Intranquillité

Fernando Aguiar
Alain Bagnoud
Jean-Jacques Bonvin
Martine Brandt
Marc Delouze
Véronique Folmer
Alexandre Friederich
Alan Humerose
Pascal Rebetez
Philippe Renaud
Marina Salzmann
Pierre Thoma
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Editorial

Le mode d’emploi est nouveau pour ce numéro de février, numéro centré autour d’un extrait du Livre de l’Intranquillité, œuvre du génial Fernando Pessoa. C’est par ce texte, figurant ici en regard, que des liens gris vous permettront d’accéder aux contenus de la revue, l’idée étant, pour les auteurEs de ce numéro, « d’habiter » les phrases de Pessoa, en produisant leurs propres fictions, réflexions, textes autobiographiques, poèmes sonores ou visuels. Du coup, nous avons tenté de donner à la revue elle-même l’aspect d’un lieu empli d’échos en la concevant comme un labyrinthe : chacune des productions que vous trouverez comporte à son tour deux liens (un mot ou un groupe de mots en gris) pour que vous y fassiez votre propre parcours sans revenir à la page d’accueil.
Nous vous souhaitons une belle promenade au bord de la mer, debout entre les limbes et l’être, la forme et l’informe, le passé et le futur.
Et qu’une mystérieuse nuit vous accompagne, propice à la naissance du désir de voir et d’entendre.

&

Une chose encore : coaltar ouvre son blog.
Vous êtes cordialement invités à y placer vos commentaires.

 

Marina Salzmann

Humerose

Alan Humerose

 

[…] J’ai souffert au fond de moi, avec moi-même, les aspirations de toutes les époques révolues, et les angoisses de tous les temps ont, avec moi, longé le bord sonore de l’océan. Ce que les hommes ont voulu sans le réaliser, ce qu’ils ont tué en le réalisant, ce que les âmes ont été et que nul n’a jamais dit – c’est de tout cela que s’est formée la conscience sensible avec laquelle j’ai marché, cette nuit-là, au bord de la mer. Et ce qui a surpris chacun des amants chez l’autre amant, ce que la femme a toujours caché à ce mari auquel elle appartient, ce que la mère pense de l’enfant qu’elle n’a jamais eu, ce qui n’a eu de forme que dans un sourire ou une certaine occasion, un moment qui ne fut pas ce moment-ci, une émotion qui a manqué à cet instant-là – tout cela, durant ma promenade au bord de la mer, a marché à mes côtés et s’en est revenu avec moi, et les vagues torsadaient d’un mouvement grandiose l’accompagnement qui me faisait dormir tout cela.
Nous sommes ceux que nous ne sommes pas, la vie est brève et triste. Le bruit des vagues, la nuit, est celui de la nuit même ; et combien l’ont entendu retentir au fond de leur âme, tel l’espoir qui se brise perpétuellement dans l’obscurité, avec un bruit sourd d’écume résonnant dans les profondeurs ! Combien de larmes pleurées par ceux qui réussissaient ! Et tout cela, durant ma promenade au bord de la mer, est devenu pour moi le secret de la nuit et la confidence de l’abîme. Que nous sommes nombreux à vivre, nombreux à nous leurrer ! Quelles mers résonnent au fond de nous, dans cette nuit d’exister, sur ces plages que nous nous sentons être, envahies par l’émotion ! Ce que l’on a perdu, ce que l’on aurait dû vouloir, ce que l’on a obtenu et gagné par erreur ; ce que nous avons aimé pour le perdre ensuite, en constatant alors, après l’avoir perdu et l’aimant pour cela même, que tout d’abord nous ne l’aimions pas ; ce que nous nous imaginions penser, alors que nous sentions ; ce qui était un souvenir, alors que nous croyions à une émotion ; et l’océan tout entier arrivant, frais et sonore, du vaste fond de la nuit tout entière, écumait délicatement sur la grève, tandis que se déroulait ma promenade nocturne au bord de la mer…
Qui sait seulement ce qu’il pense, ou ce qu’il désire ? Qui sait ce qu’il est pour lui-même ? Combien de choses nous sont suggérées par la musique, et nous séduisent parce qu’elles ne peuvent exister ! La nuit évoque en nous le souvenir de tant de choses que nous pleurons, alors qu’elles n’ont jamais été ! Telle une voix s’élevant de cette paix de tout son long étendue, l’enroulement des vagues explose et refroidit, et l’on perçoit une salivation audible, là-bas sur le rivage invisible.
Combien je meurs si je sens pour toute chose ! Et combien je sens lorsque j’erre ainsi humain et incorporel, le cœur immobile comme peut l’être le rivage – et tout l’océan de tout, dans cette nuit où nous vivons, vient briser ses hautes vagues pour refroidir ensuite, moqueur, durant ma promenade nocturne, ma promenade éternelle au bord de la mer…

 

F. Pessoa 
Le Livre de l’Intranquillité

Bourgois 1999