
Sparkasse sur place sans rien
Plaçons ces deux termes côte à côte sur une surface plane : ordre et littérature.
Il ne s’agit pas tant de rappeler le luxe et la volupté que Baudelaire y associe, ou la volonté d’acier des chasseurs de Jünger, que de voir si, subreptice, la littérature et le roman en particulier peuvent s’affranchir de l’ordre établi et en affranchir pour un temps le lecteur. Dans l'affirmative, faut-il parler d’un autre ordre, ou de désordre ?
L’ordre dont parle Heiner Müller sur la vidéo Seife in Bayreuth (colonne de gauche) est à son extrême absolu ce qui commence in petto avec le propre en ordre — le productivisme aseptisé — qui sévit du bassin lémanique au lac de Lugano en rebondissant par la Bahnhofstrasse. Une obsession dont on sait que le rôle symptomatique est de cacher l’idée même de la mort et dont la marque de fabrique, une arbalète, fleure la lessive réitérée. Le blanchiment se fait d’ailleurs dans des lieux singulièrement dépourvus de tout mégot ou papier gras. Quelqu’un y meurt et l’ordre du monde n’est en rien entamé, l’hygiène est au top dans la tête des survivants. Voir Vaduz.*
Face à l’échec fastidieux de l’économico-politique, la littérature serait-elle la seule à pouvoir mélanger les cartes du monde et les redistribuer dans une configuration radicalement autre, aléatoire et fugace, un ordre qui ne cherche à prendre place que dans l’éphémère d’un mouvement et d’une chronologie limités ? Seuls les livres saints, boulonnés à l’eschatologique, échapperaient à cette mobilité spatio-temporelle, et l’on sait quel usage en est fait chez les déments monothéistes, c’est-à-dire chez les monomaniaques.
Heiner Müller a puisé chez des auteurs précisément consacrés, académiquement canonisés, pour les plonger dans le mouvement de l’indécidé pour les autres et décidé par lui seul, absolument contraire à l’ordre dont le savon empuantit Bayreuth et Berlin. Cet ordre est celui du spectateur ou du lecteur, qui peut le réfuter comme bon lui semble. Au prix d’un retour à l’ordre du monde ?
* On remarquera en passant que la bien facture des œuvres produites par les travaux publics dans le nord de l'Europe semble un défi à la finitude, non pas celle du bâti mais celle de ses habitants qui ne sauraient apercevoir durant leur vie la moindre fissure au plafond sous peine de delirium ontologique.
Jean-Jacques Bonvin
