coaltar

Janvier 2012

Marie de Quatrebarbes
10'000 dollars

Yvan Borin
ilpleut (2)

Edouard Graham
Eclats

Nicolaï Feuillard
Samouraï

Alexandre Friederich
La halle (3)

Isabelle Sbrissa
Baccalàallaligurebaqu
elleàladure

Vincent Deyveaux
Est - Ouest

Patrick Le Divenah
Le train ne peut partir…

Philippe Renaud
Frère noir - frère blanc

Antonin Moeri
Céline

Jacques Sicard
Nietzsche à Turin

Guillaume Decourt
De l'espoir chez Constantin Cavafis

Heiner Müller
Seife in Bayreuth

 

Boussole

 

Sparkasse sur place sans rien

Plaçons ces deux termes côte à côte sur une surface plane : ordre et littérature.
Il ne s’agit pas tant de rappeler le luxe et la volupté que Baudelaire y associe, ou la volonté d’acier des chasseurs de Jünger, que de voir si, subreptice, la littérature et le roman en particulier peuvent s’affranchir de l’ordre établi et en affranchir pour un temps le lecteur. Dans l'affirmative, faut-il parler d’un autre ordre, ou de désordre ?

L’ordre dont parle Heiner Müller sur la vidéo Seife in Bayreuth (colonne de gauche) est à son extrême absolu ce qui commence in petto avec le propre en ordre — le productivisme aseptisé — qui sévit du bassin lémanique au lac de Lugano en rebondissant par la Bahnhofstrasse. Une obsession dont on sait que le rôle symptomatique est de cacher l’idée même de la mort et dont la marque de fabrique, une arbalète, fleure la lessive réitérée. Le blanchiment se fait d’ailleurs dans des lieux singulièrement dépourvus de tout mégot ou papier gras. Quelqu’un y meurt et l’ordre du monde n’est en rien entamé, l’hygiène est au top dans la tête des survivants. Voir Vaduz.*

Face à l’échec fastidieux de l’économico-politique, la littérature serait-elle la seule à pouvoir mélanger les cartes du monde et les redistribuer dans une configuration radicalement autre, aléatoire et fugace, un ordre qui ne cherche à prendre place que dans l’éphémère d’un mouvement et d’une chronologie limités ? Seuls les livres saints, boulonnés à l’eschatologique, échapperaient à cette mobilité spatio-temporelle, et l’on sait quel usage en est fait chez les déments monothéistes, c’est-à-dire chez les monomaniaques.

Heiner Müller a puisé chez des auteurs précisément consacrés, académiquement canonisés, pour les plonger dans le mouvement de l’indécidé pour les autres et décidé par lui seul, absolument contraire à l’ordre dont le savon empuantit Bayreuth et Berlin. Cet ordre est celui du spectateur ou du lecteur, qui peut le réfuter comme bon lui semble. Au prix d’un retour à l’ordre du monde ?

* On remarquera en passant que la bien facture des œuvres produites par les travaux publics dans le nord de l'Europe semble un défi à la finitude, non pas celle du bâti mais celle de ses habitants qui ne sauraient apercevoir durant leur vie la moindre fissure au plafond sous peine de delirium ontologique.

Jean-Jacques Bonvin

 

[…] tout paysage aperçu au loin perd, dès lors qu'on l'atteint, de cette beauté qui vous avait frappé quelques centaines de mètres plus tôt, un peu come s'il se désagrégeait au contact. Plus exactement, j'ai fini par comprendre que ce n'était pas devant soi qu'il fallait regarder, mais sur les côtés, et à petite vitesse bien sûr, ce qui n'a pas empêché que, les lointains exerçant sur moi une attraction que ne parvenait pas à réduire mon esprit critique, c'est bien dans un de ces lointains que j'ai pris la décision de m'arrêter, en me disant, comme j'arriverais dessus, qu'il était impossible qu'il n'en restât pas quelque trace palpable, et que tôt ou tard mon regard reconquerrait ce qu'il lui semblait avoir perdu.

Christian Oster, Rouler, éditions de l'Olivier